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Clones

Surrogates

Jonathan Mostow, le réalisateur de Terminator 3, nous entraîne dans un monde dystopique, où les humains décatis se cachent chez eux et envoient leur double robotique (le « clone »), jeune et beau, les représenter dans la vie sociale. Une réflexion sur l'humanité... et un festival d’effets spéciaux pour la mettre en scène.


Un excellent film de science fiction, qui fait bien sûr penser à I,Robot (en mieux) et à Blade Runner (en moins bien tout de même). C’est un futur aseptisé, dépourvu de toute chaleur humaine, un monde sécurisé où le meurtre a été éradiqué, où l’on reste bien au chaud chez soi tandis que son double robotique assure les tâches quotidiennes. Des robots fabriqués à l’image de leur propriétaire, mais dans une version « idéalisée » : le substitut (« surrogate » en v. o.), le « clone », est plus jeune, plus beau, plus racé que son modèle humain. Normal. Quitte à s’offrir un double, autant améliorer l'original. On s'assied sur un « fauteuil sensoriel », on coiffe l’appareil de connexion, et aussitôt, on se retrouve projeté à l’intérieur du clone : on voit ce qu’il voit, on entend ce qu’il entend, on touche ce qu’il touche. Grâce à cette invention, le clone peut se rendre à notre place au travail, faire les courses, discuter avec son épouse qu’on n’a pas vue « en vrai » depuis des semaines, même si elle vit dans le même appartement. Et, pourquoi pas, draguer en boîte et même conclure... Finie la peur de sortir dans la rue, oublié le risque de se faire agresser : comme seuls les doubles circulent dans les rues, rien ne peut vous arriver…

C’est ainsi que depuis des années, l’inspecteur Tom Greer (Bruce Willis)mène ses enquêtes par l’intermédiaire de son clone, un jeune premier à l’épaisse crinière blonde, tandis que le véritable Greer est un cinquantenaire bedonnant et chauve… Le policier se voit confier une enquête bien particulière : le premier meurtre perpétré par l’intermédiaire d’un clone. Greer découvre alors que ces robots ne sont pas aussi anodins qu’on le croyait, et se retrouve obligé de poursuivre l’enquête en personne. Pour la première fois, il se retrouve à l’extérieur, redécouvrant la douleur, la fatigue, ses sens diminués… tandis que ses ennemis, eux, continuent d’agir sous la forme de clones quasiment invulnérables…
On peut regretter que le distributeur français ait choisi de traduire le titre original Surrogates (substitut, remplaçant) par Clones, ce qui prête à confusion. Un clone est un être organique conçu à partir des gènes d’un être vivant. Les personnages du film sont en revanche des machines à l’apparence humaine. Cela étant, par souci de cohérence, nous gardons dans cet article le terme « clone »pour ces robots « surrogates ».

L’histoire s’inspire d’un « roman graphique », BD en cinq volumes de Robert Venditti et Brett Weldele qui a connu un grand succès lors de sa parution en 2005 et 2006. L’action se déroule en l’an 2054, alors que la version cinéma est plus vague sur ce point. L’un des aspects les plus étonnants du film est son refus de céder à tout délire futuriste concernant l’environnement. Les films similaires, comme Blade Runner, Minority Report ou I, Robot, dépeignent tous des mégalopoles tentaculaires aux gratte-ciel vertigineux et aux moyens de transport avant-gardistes. Dans Clones, rien de tout ça : on porte costume et cravate, on conduit des voitures à moteur thermique, et on vit dans des agglomérations comme les nôtres (Boston en l'occurence) . Un choix intéressant que justifie Mark Stetson, superviseur général des effets visuels, lequel s’y connaît en termes d’environnement futuriste puisqu’il a supervisé les effets du Cinquième Élément : “Au début de la pré-production, pour des raisons à la fois artistiques et budgétaires, la décision a été prise de présenter cette histoire comme une réalité parallèle à la nôtre. Dans certaines scènes clés, nous avons seulement ajouté des antennes paraboliques et des antennes pour suggérer le trafic radio additionnel rendu nécessaire par le contrôle à distance des clones. L’idée était que cette histoire aurait pu avoir lieu aujourd’hui.”
De fait, les seuls éléments visuels vraiment futuristes sont l’usine des robots, la salle de contrôle des militaires, et la technologie particulière des armes : les balles sont sans effet sur les clones, certains personnages utilisent des fusils à impulsion qui projettent une décharge d’énergie. Celle-ci sature les circuits des clones et entraîne leur mort électronique.
Comme le réalisateur a joué la pédale douce sur les environnements, l’équipe a pu se concentrer sur les effets de clones, ce qui représentait tout de même la moitié des 800 plans à effets visuels du film. Le but était de donner un look bien particulier aux clones. “Nous avons cherché un moyen de souligner visuellement la différence entre les humains et les clones” explique Mark Stetson. “Le réalisateur Jonathan Mostow voulait que tous les clones aient l’air jeunes et sans défaut physique, surtout lorsqu’on les comparait à leurs homologues humains. Nous avons commencé par faire un casting très ciblé pour les interprètes, puis élaboré un maquillage beauté particulièrement poussé. Une fois le look général obtenu, notre directeur de la photographie Oliver Wood a développé un style d’éclairage qui adoucissait au maximum la peau des clones. Malgré tout, cela ne suffisait pas à obtenir le look absolument immaculé qu’on recherchait. L’étape suivante a été accomplie à l’aide d’effets visuels.”

Une tâche confiée aux bons soins de Jeff Kleiser et Jeff Kalmus de la société Synthespian Studios, un studio d’infographie basé sur la côte Est et fondé par Kleiser (ex- Kleiser/Walczak Construction Company). Jeff Kleiser a raconté à Pixelcreation.fr comment il s’y est pris pour créer un double « parfait » de Bruce Willis.

Pixelcreation : Comment ce projet a-t-il démarré pour vous ?
Jeff Kleiser : Au départ, nous devions simplement réaliser les plans dans lesquels la nature robotique d’un personnage était mise en évidence, notamment parce que son visage était retiré ou arraché. Il y avait une soixantaine de plans. L’idée était de rappeler que ces personnages qui avaient l’air tellement humains n’étaient que des machines.

Pixelcreation : L’un de ces plans, tout à fait étonnant, montre un clone se faire remplacer la peau du visage
Jeff Kleiser : Oui, nous l’avons tourné en deux fois. D’abord, l’actrice a été filmée en position dans le fauteuil, puis nous avons installé à sa place un mannequin qui était son double parfait. En utilisant un mixeur vidéo des deux prises, nous avons pu comparer sa position avec celle de l’actrice, et le placer exactement de la même manière. De la sorte, on pouvait passer de l’actrice au mannequin sans que rien ne bouge dans l’image. Ensuite, l’actrice qui interprétait l’opératrice a retiré la peau en silicone du mannequin – il s’agissait d’un masque prédécoupé – avant de déposer une peau toute neuve. Nous avons alors réalisé une transition 2D entre le visage de l’actrice et celui du mannequin en suivant le mouvement de la peau qu’on retirait ou qu’on déposait. Au milieu de la transition, on avait donc une moitié de visage réel et une moitié de visage robotique. Nous avons ajouté tout un tas de petites animations sur le crâne : on voyait les yeux bouger, les narines, les lèvres, mais aussi quantité de petits muscles faciaux destinés à simuler les expressions. L’effet a été complété par l’ajout d’une texture spécifique sur la face intérieure de la peau, façon circuit intégré.

Pixelcreation : Dans le même genre, il y a aussi la scène dans laquelle Greer s’acharne à coups de pied sur le visage d’un clone, jusqu’à ce que la peau soit en lambeaux…
Jeff Kleiser : Cette fois, le principe était le même, mais la technique différente. L’acteur a été filmé avec un maquillage prosthétique qui délimitait les contours de la blessure. Les endroits où la peau était supposée arrachée ont été recouverts de peinture bleue. Ensuite, nous avons extrait ce bleu de l’image pour le remplacer par un crâne robotique animé en 3D et parfaitement calé sur les mouvements de l’interprète. Les contours de la blessure servaient de ligne de transition entre l’image réelle et la partie 3D.

Pixelcreation : Vous avez aussi réalisé l’effet du clone à tête robotique
Jeff Kleiser : Oui, c’est un effet qui nous a été confié très tard. Au départ, cette scène était prévue sans effet visuel. L’idée était que le vrai clone du personnage est en réparation, et qu’en attendant, son fournisseur lui a prêté un clone provisoire mais au visage anonyme – un peu comme un garagiste vous prête une voiture de remplacement. L’action a été tournée avec une actrice qui portait un maquillage de robot, mais l’effet n’était pas très convaincant. On voyait qu’il s’agissait d’un simple masque. En postproduction, Jonathan Mostow a décidé de refaire l’effet en numérique. Le problème était que nous n’avions pas de référence photographique du décor. En temps normal, lorsqu’un effet 3D doit être intégré dans une image réelle, on prend des photos en HDRI du décor afin de le reconstituer sur ordinateur. Cela nous permet ensuite d’éclairer l’élément 3D dans les conditions exactes du décor original. Mais là, comme l’effet n’était pas prévu, il n’y avait pas ces informations. Nous avons dû travailler à partir des renseignements fournis par Mark Stetson, d’après ses souvenirs, sur l’emplacement et la nature des projecteurs utilisés sur le plateau ce jour-là. Il a fallu beaucoup tâtonner pour retrouver les conditions exactes de la lumière d’origine.

Pixelcreation : Comment avez-vous procédé pour le robot ?
Jeff Kleiser : Nous avons proposé d’animer une tête à l’allure très robotique, le cou n’était qu’un assemblage de vérins et de câbles, ce qui suggérait qu’il ne pouvait pas y avoir d’interprète humain dans ce personnage. Nous avons fait quelques tests en basse résolution, puis procédé à la finalisation en haute résolution. La tête de l’actrice originale a été effacée de l’image, puis remplacée par la tête animée en 3D.

Pixelcreation : Êtes-vous intervenus sur d’autres effets de clones ?
Jeff Kleiser : Oui, nous avons réalisé toute une série de retouches invisibles sur les clones « débranchés ». Le film comporte plusieurs scènes dans lesquelles un ou plusieurs clones sont supposés être complètement inactifs. Les plans ont été filmés à l’aide d’acteurs qui essayaient de rester totalement immobiles – des mannequins n’auraient pas été assez réalistes. Mais forcément, dans une telle situation, on bouge toujours un peu, et ces mouvements se voyaient à l’écran. Nous devions donc extraire le personnage de robot dans la scène, puis le stabiliser, et enfin reconstituer les petits bouts de décor qui n’étaient plus cachés par le corps, avant de réincruster le personnage. Dans le même esprit, nous avons aussi créé l’effet de déconnexion du clone de Maggie, la femme de Greer. L’actrice a été filmée en train de se figer brusquement ; nous l’avons stabilisée, puis ajouté sur ses yeux un effet d’iris qui se dilate et se contracte très vite, ce qui signalait l’extinction du clone…

Bruce Willis rajeuni numériquement pour interpréter le rôle du clone de l'agent Greer au côté de Radah Mitchell (l'agent Peters)

Pixelcreation : Comment votre contribution au film s’est-il étendue aux effets de rajeunissement ?
Jeff Kleiser : La production nous a demandé de réaliser un test de rajeunissement sur Bruce Willis. Nous étions plusieurs sociétés en concurrence, et apparemment, c’est notre test qui a été le plus concluant puisque nous avons obtenu la totalité de ces effets.

Pixelcreation : Vos confrères de Lola VFX ont déjà réalisé des effets de rajeunissement, d’abord dans X-Men 3, puis sur Brad Pitt et Cate Blanchett dans L’Étrange Histoire de Benjamin Button. Quelle a été votre approche ?
Jeff Kleiser : La majorité de ces effets concernait Bruce Willis, plus de 200 plans au total. La grande difficulté dans ce projet, par rapport à ce qui avait été fait dans le passé, était que le personnage apparaissait dans de nombreuses scènes d’action, avec la caméra portée à l’épaule, de nombreux changements de perspective, etc. Cela rendait d’autant plus difficile le travail de retouche du visage. Nous avons opté pour un mélange de techniques 2D et 3D. D’abord, la tête de Bruce Willis a été scannée en 3D, ce qui nous a donné un modèle numérique très précis. Ensuite, nous avons reçu des photographies à haute résolution de son visage avec lesquelles nous avons texturé la tête 3D avec le logiciel Maya. Puis, nous nous sommes efforcés de rajeunir ce visage en utilisant le logiciel Shake. Cela comprenait plusieurs aspects, car le vieillissement ne se limite pas seulement aux rides. Avec le temps, c’est tout le visage qui s’affaisse, en particulier au niveau des joues et du cou. On commençait par redresser les pommettes et le cou, ce qui avait un impact considérable, puis on remontait l’ensemble de la peau du visage. Ensuite, on gommait toutes les rides et les imperfections de peau (boutons, rougeurs, pores dilatés, veines apparentes, etc.). Le plus difficile était de ne pas aller trop loin : si on poussait trop les retouches, on se retrouvait avec une peau qui avait l’air de poulet bouilli !

Pixelcreation : De quelle façon avez-vous implémenté ce rajeunissement sur Bruce Willis dans le film ?
Jeff Kleiser : On a commencé par caler la tête 3D de Bruce Willis sur la tête de l’acteur dans les plans, grâce à un tracking extrêmement précis (avec les logiciels Boujou et Maya). Une fois les deux têtes parfaitement synchrones, on a isolé le visage du vrai Bruce Willis et on l'a projeté sur le modèle 3D de la tête rajeunie. Cette projection avait pour effet de redresser tout le visage et de tendre la peau. Ensuite, on a procédét au travail d’effacement des rides et défauts cutanés. Puis, on a intégré l’image ainsi modifiée dans le plan original, à la place de la tête de Bruce Willis âgé. Nous avons mis au point un logiciel spécifique qui nous a permis d’automatiser certaines étapes du travail.

Pixelcreation : Comment vous y êtes-vous pris pour que le travail de retouche reste invisible ?
Jeff Kleiser : C’était bien sûr notre but ultime. Il ne fallait pas que ça se voie, les clones devaient avoir l’air naturels. L’un des pièges était, par exemple, de gommer les pores de la peau en même temps qu’on effaçait les imperfections : si l’on faisait cela, la peau devenait complètement artificielle. Pour conserver les pores, il fallait choisir sur le visage des zones où la peau était en bon état, puis copier ces zones pour les coller par-dessus les zones à retoucher. On gardait ainsi le grain de peau original de l’acteur. Le même principe a été appliqué aux autres acteurs.

Pixelcreation : Après cette réussite, il y a des chances pour que vous receviez d’autres commandes de ce genre…
Jeff Kleiser : C’est déjà le cas ! Nous sommes en discussion pour un projet dans lequel il s’agirait de rajeunir les membres d’un ancien groupe de rock afin de les montrer tels qu’ils étaient dans leur jeunesse…

Alain Bielik – Octobre 2009
(Commentaires additionnels et commentaires visuels : Paul Schmitt)
Spécialiste des effets spéciaux, Alain Bielik est le fondateur et rédacteur en chef de la revue S.F.X, bimestriel de référence publié depuis 18 ans. Il collabore également à plusieurs publications américaines, notamment sur Internet.

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