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Tintin: le Secret de la Licorne

Cela faisait trente ans que Steven Spielberg voulait porter l’œuvre de Hergé à l’écran. C’est aujourd’hui chose faite avec ce film d’animation à la virtuosité éblouissante. On attend déjà le deuxième volet qui sera signé par Peter Jackson.

Pari réussi: ces Aventures de Tintin ont trouvé le bon dosage entre fidélité à la BD et renouvellement filmique. En reprenant personnages et ingrédients des albums Le Secret de la Licorne et Le Trésor de Rackham le Rouge, mais en les remixant habilement, Spielberg s'écarte suffisamment de la BD pour ne pas être répétitif, tout en en gardant l'esprit. Idem pour le design: le réalisme stylisé des personnages et des décors en 3D trouve un juste milieu entre la « ligne claire » de la BD et un film « live ».

Bien sûr, Spielberg a revisité ces Aventures de Tintin à sa façon. Il y a beaucoup plus de cascades, de (grosses) destructions que dans la BD. Le combat naval entre le Chevalier de Haddoque et le pirate Rackham le Rouge prend ainsi un aspect dantesque, pas loin de Pirates des Caraïbes 3, que la BD ne pouvait que suggérer. Et la course-poursuite en side-car à travers le port marocain de Bagghar, nouveauté introduite par Spielberg, vous a un air d'Indiana Jones avec la moitié de la ville détruite à l'arrivée... Le moment le plus étonnant du film est quand même celui ou Haddock énonce le rêve américain en faisant la morale à un Tintin découragé (si!): on n'est jamais foutu, on n'est pas un minable tant qu'on ne l'admet pas soi-même. Il faut continuer à se battre, et si on se heurte à un mur, il faut le défoncer!

Côté production, Peter Jackson étant ici associé à Steven Spielberg, il était naturel que Weta soit le studio maître d'oeuvre de ce Secret de la Licorne.

Weta et l'indispensable Performance capture
Weta Digital a décidément le vent en poupe. Deux mois seulement après La Planète des Singes - Les Origines, le studio d’effets visuels de Peter Jackson réalise une nouvelle prouesse technologique avec ce premier volet des Aventures de Tintin, leur premier long-métrage d’animation. Le studio avait bien signé les effets de Avatar, mais le film n’était pas à proprement parler une œuvre d’animation, même s’il comportait plus de deux heures d’images entièrement générées par ordinateur.

Dès le départ, le travail de design s’est avéré crucial: il s’agissait de transposer les fameux personnages de Hergé dans un monde en trois dimensions, qui plus est en relief stéréoscopique. La conception graphique est confiée à Weta Workshop, la division « effets réels » de Weta. Le défi est considérable car l’aspect 2D des personnages est entré dans l’inconscient collectif. Dès que les personnages deviennent des êtres en volume, notre perception est modifiée : ce ne sont plus les Tintin ou Haddock que nous connaissons. Il faudra ainsi plus d’un an d’efforts avant que l’équipe ne finalise l’apparence de Tintin.

Si Weta Digital a pu réaliser Tintin, c’est aussi grâce aux acquis techniques obtenus sur Avatar. Steven Spielberg a en effet choisi de tourner le film en Performance Capture. Le procédé a été initié sur plusieurs films de Robert Zemeckis, comme Beowulf, et utilisé dernièrement sur les primates intelligents de La Planète des Singes : Les Origines. Il permet d’enregistrer en même temps les mouvements des acteurs, ainsi que leurs expressions faciales grâce à un casque muni d'une mini-caméra filmant le visage de l'acteur. Grâce à cette technique, les comédiens deviennent les vrais interprètes de leur personnage, et non plus une simple voix comme dans un film d’animation en key-frame.

L’opération se déroule dans ce que l’on appelle le Volume, chez Giant Studios en Californie. Le Volume est un grand studio entièrement gris et blanc, équipé de caméras – jusqu’à 100 – qui couvrent tous les axes de n’importe quel point dans cet espace. La prise de vues sur 360° permet ainsi un rendu en trois dimensions de l’action. Dans le Volume, tous les comédiens (mais aussi les accessoires, grillagés, ainsi que les costumes) sont couverts de centaines de points réfléchissants, qui sont repérés par les caméras en moins d’1/60e de seconde, puis immédiatement réinterprétés pour un rendu en 3D. Par ailleurs, et c’est là que réside la grande nouveauté, huit autres caméras HD ont eu pour mission de filmer les performances « brutes » des comédiens. Ces images ont été utilisées par la suite comme référence par les animateurs qui se sont ainsi assurés que chaque mimique, chaque sourire, chaque frisson et nuance d’émotion jouée par les acteurs puisse se superposer aux créations numériques.

Pour les prises de vues, Spielberg reprend à son compte la technologie novatrice développée sur Avatar, en particulier le système de visualisation en temps réel de l’animation dans le décor. Comme James Cameron, le cinéaste veut voir Tintin et compagnie s’animer dans l’environnement de la scène, et pas seulement sur un fond neutre. Cela implique de modéliser l’univers entier du film en amont du tournage. Les décors, les costumes, les accessoires doivent être créés en 3D afin d’être importés dans le système de Performance Capture au moment du tournage. Résultat, cinq ans de préparation, mais seulement 32 jours de tournage au final. Sur le plateau, les mouvements et les expressions des acteurs sont transposés en temps réel sur leur avatar virtuel, lequel évolue dans le décor du film. Sur les moniteurs, l’image est du niveau d’un jeu vidéo bas de gamme, mais elle permet à Spielberg d’avoir un aperçu très précis de ce que sera l’image finale. Il peut donc « diriger » ses acteurs et voir en direct le résultat sur les personnages en situation.

Le cinéaste peut aussi cadrer l’action comme il l’entend en utilisant la « caméra virtuelle » mise au point pour James Cameron (voir notre article: Jim Cameron fait la révolution). Rappelons qu'il s’agit d’une sorte de tablette dont la position est suivie en temps réel par le système de motion capture. D’après ces données, le logiciel est capable de déduire ce que la caméra virtuelle est supposée « voir ». C’est ainsi que l’image de la scène définitive s’affiche sur le moniteur, avec les personnages en mouvement dans le décor. Spielberg peut tourner autour des acteurs dans l’espace de Performance Capture, et le moniteur affiche le même mouvement sur l’image des personnages dans le décor virtuel. D’un simple geste, il a la possibilité de changer la focale ou de s’élever virtuellement de plusieurs mètres. Comme la caméra virtuelle n’a pas d’existence physique, tout est possible.

L’enregistrement des acteurs n’est que la première partie du processus de tournage. Ensuite, c’est au tour des équipes de Weta Digital d’entrer en scène pour donner naissance aux images définitives: 18 mois de travail pour 1240 plans!. Parmi ces équipes, celle de Wayne Stables, superviseur des effets visuels, que Pixelcreation a rencontré.

Pixelcreation : Est-ce que le personnage de Tintin vous était familier avant que vous ne fassiez ce film ?
Wayne Stables : Oh oui ! J’étais un vrai fan ! Tintin est très populaire chez nous, tout comme Astérix. Ces deux B.D. font partie des lectures « obligatoires » pour toute la jeunesse en Nouvelle-Zélande. J’étais très content d’avoir la chance de travailler sur cette adaptation.

Pixelcreation : Comment s’est passé la réalisation ?
Wayne Stables : Le projet était tellement énorme que nous avons été obligés de le répartir entre plusieurs équipes, chacune prenant en charge des séquences particulières. Ainsi, je me suis occupé, entre autres, de la scène du marché de Bagghar, l’une des plus complexes du film. Je suis arrivé sur le projet tout de suite après Avatar, soit il y a deux ans. Le projet Tintin a pris quatre ans environ. Il faut savoir que 800 personnes ont travaillé sur le film chez Weta ! Pas en même temps, bien sûr, mais c’est le total cumulé de toutes les équipes qui se sont succédé depuis le début…

Pixelcreation
 : Racontez-nous comment vous avez traité les décors et les personnages.
Wayne Stables : Côté environnement, nous avons cherché à créer un monde aussi riche que possible. Les dessins de Hergé étaient très précis, le fruit de beaucoup de recherches sur les lieux, les costumes, etc. Nous voulions retrouver cette authenticité dans le film. Pour les personnages, il y a une grande stylisation dans leur apparence. Ils ont un gros nez, des petits yeux, etc., mais d’un autre côté, leurs vêtements et leurs cheveux sont traités de manière très réaliste. Tous les personnages, même à l’arrière-plan, bénéficient de simulations de poils pour les cheveux, et de simulations de tissus pour le costume. Dans la scène du marché, c’était un travail considérable. Au départ, vous pensez que vous pouvez vous passer d’une simulation pour tel ou tel personnage d’arrière-plan, mais ensuite, vous réalisez que Tintin traverse la foule, et qu’on voit donc tous ces personnages de près. Résultat, on avait 15 personnes qui s’occupaient à plein temps de simuler les costumes ! À la fin, l’équipe gérait jusqu’à 800 simulations individuelles… par jour !

Pixelcreation
 : Le défaut des films d’animation en Performance Capture, c’est souvent le manque de vie dans les yeux. La première fois que la technique a été utilisée, pour Le Pôle Express, les critiques ont même parlé de « zombies » pour les personnages… Comment avez-vous abordé ce problème ?
Wayne Stables : Nous avons beaucoup appris sur Avatar, et ensuite sur Tintin. À la base, le mouvement des yeux est « capturé » dès la prise de vues grâce à la caméra montée sur casque qui filme le visage des acteurs en permanence. Mais ça ne suffit pas à les rendre vivants. Il y a aussi une foule de mouvements secondaires qui sont générés tout autour des yeux par la rotation des globes oculaires. C’est très subtil, et en fait, on ne le remarque même pas au quotidien, mais si ces mouvements sont absents, la vie est elle aussi absente et on se retrouve avec un visage de marionnette. Donc, les yeux doivent bouger, mais aussi les muscles, les masses graisseuses et la peau qui les entourent. C’est un impératif que nous avons intégré dans notre rig d’animation. Chaque fois qu’un animateur travaille sur le mouvement d’un œil, une simulation dynamique est automatiquement appliquée à tout ce qui
 l’entoure. Ça prendrait infiniment trop de temps à régler à la main. Notre rig d’animation faciale est très sophistiqué, et il nous permet de gérer ce genre d’animations secondaires sans que l’animateur n’ait besoin de s’en occuper.

Pixelcreation : Comment avez-vous transposé la Performance Capture faciale sur les visages des personnages ?
Wayne Stables : Le processus s’est avéré très délicat à cause de la stylisation importante des personnages. C’était beaucoup plus simple sur Avatar où nous avions incorporé certaines caractéristiques des acteurs dans le visage des Na’vi, à commencer par leurs yeux. Et les proportions générales étaient bien plus proches de celles d’un visage humain. Du coup, les mouvements faciaux des acteurs se reportaient de manière naturelle. Là, on avait affaire à des personnages au look très marqué, très simplifié. Tintin était le plus difficile de tous : il a une tête toute ronde, un petit nez, des petits yeux et une petite bouche… Son visage n’avait rien à voir avec celui de l’acteur, Jamie Bell. Il a fallu énormément travailler sur le rig de Tintin pour que les expressions de Jamie puissent être transposées malgré les différences morphologiques. C’était un vrai défi. Haddock, lui aussi, a été très difficile à animer.

Pixelcreation : Racontez-nous la création du plan le plus fou du film, celui dans lequel la caméra suit la moto de Tintin dans le marché de Bagghar
Wayne Stables : Oui, le plan dure plus de 2:30 minutes ! Quand je l’ai découvert dans la prévisualisation, j’ai tout de suite été fasciné. C’était tellement dingue ! Je savais que cette scène allait être la plus difficile pour mon équipe. Elle posait deux grands défis : le contrôle des temps de rendu, et la gestion de milliers d’images sur les postes de travail. Pour résoudre ces questions, nous avons scindé la scène en 17 scénettes qui ont été traitées individuellement, puis assemblées en un plan continu pour le montage. On pouvait ainsi travailler sur une scénette sans que le chargement des images ou l’enregistrement des modifications prenne un temps fou. L’animation était un mélange de Performance Capture pour Jamie Bell à certains moments, de motion capture pour les figurants du marché, et d’animation key frame pour la moto dans la plupart des plans. Un travail fou, mais à l’arrivée, on se retrouve avec un plan vraiment exceptionnel.

Pixelcreation 
: Sur le plan général, quel a été votre plus grand défi sur ce film ?
Wayne Stables : Notre défi principal a sans doute été de prouver au monde qu’on pouvait faire un film en Performance Capture sans pour autant se retrouver avec des personnages aux yeux vides. Nous tenions absolument à insuffler la vie dans ces personnages, à en faire des êtres vivants auxquels on pouvait s’attacher. C’était une lourde responsabilité dans la mesure où nous étions tous des fans de Tintin, et nous voulions être fiers du résultat final.

Alain Bielik, octobre 2011
(Commentaires additionnels et visuels: Paul Schmitt)
Spécialiste des effets spéciaux, Alain Bielik est le fondateur et rédacteur en chef de la revue S.F.X, bimestriel de référence publié depuis 20 ans. Il collabore également à plusieurs publications américaines, notamment sur Internet.

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