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Les aventures extraordinaires d'Adele Blanc-Sec

 Adapter au cinéma la célèbre BD de Jacques Tardi ? En faire un blockbuster international ? Luc Besson s’est remis derrière la caméra pour ce challenge, avec la complicité de Jacques Tardi lui-même.

Le lancement des Aventures extraordinaires d’Adèle Blanc-Sec est du pur Besson : beaucoup de buzz avec le support de quelques médias soigneusement choisis, et un secret quasiment paranoïaque sur le making-of et les VFX du film, pas même une image de ptérodactyle à vous montrer !


Même si ce film n’a bénéficié que d’un budget à l’européenne (31M€ tout de même), Luc Besson a de grandes ambitions, y compris internationales, pour Adèle Blanc-Sec. Le film a vocation à devenir une trilogie si le succès est au rendez-vous, et la comparaison du personnage d’Adèle avec un « Indiana Jones au féminin » n’est pas innocente. Paris (et l’Egypte !) en 1912, une jeune femme séduisante et (anachroniquement) libérée, une bonne dose de fantastique pour pimenter l’histoire, Luc Besson marche bien sur les brisées de Steven Spielberg.
Il s’agit de prolonger le succès de la série BD de Jacques Tardi, entamée dans les années 70 et qui compte neuf tomes actuellement (un dixième et dernier étant en préparation). Ce premier film est l’adaptation de deux albums de la série, Adèle et la bête (premier album en 1976) et Momies en folie (1978). Un challenge que nous détaillent ci-dessous les principaux intéressés.

La genèse de la saga BD Adèle Blanc-Sec
Jacques Tardi
: « Les éditions Casterman avaient vu mes premiers travaux et m’ont demandé de faire une série. Il fallait un personnage principal qui en serait le moteur. A vrai dire, je n’avais pas beaucoup d’idées. Nous étions dans les années soixante dix et à l’époque j’avais plus envie de faire des albums qui n’aient pas de liens entre eux. Malgré tout, le concept était séduisant, alors j’ai commencé à regarder un peu les personnages qui existaient déjà dans la bande dessinée. Les héros étaient essentiellement masculins, des pilotes de course, des aviateurs, des militaires, des cowboys, des policiers mais très peu de personnages féminins en dehors de Bécassine dont la bouche n’était même pas dessinée et de Barbarella dans un registre érotique. D’où l’idée d’un personnage féminin à part entière qui aurait sa place parmi ces héros masculins.

J’ai par ailleurs toujours été très intéressé par le roman-feuilleton dont la grande époque se situe à la fin du XIXe, début du XXe siècle. Un des plus célèbres romans-littéraires parus en 1910 est Arsène Lupin par exemple. Du coup, j’ai décidé que mon héroïne serait contemporaine de ces années là. Enfin, il me fallait un décor de base. J’utilise les lieux de Paris car j’aime les dessiner. J’aime beaucoup les musées car ils m’inspirent et en particulier le jardin des plantes avec sa verrière, ses vitrines et tout le bazar scientifique qu’il renferme. Côté ambiance, je me suis inspiré de Fritz Lang pour le côté fantastique et de Jule Verne pour le côté « bricolage et inventions », d’où une ambiance poético-scientifique, des situations totalement ébouriffantes, des histoires délirantes qui ne tiennent pas debout mais dans lesquelles on se laisse embarquer de manière presque enfantine. Je vais sortir bientôt un dixième et dernier tome car je pense qu’il faut conclure cette série BD, j’éprouve le besoin de boucler la série.»

Comment adapter la BD au cinéma
Jacques Tardi
: « Il faut accepter le principe même de l'adaptation-trahison et je sais de quoi je parle pour avoir adapté nombre de romans en bandes dessinées. Lorsque l’on change de genre, on change le moyen d’expression et la manière de raconter une histoire est différente. La bande dessinée est une succession d’images fixes, de vignettes qui racontent une histoire et sur lesquelles le lecteur a la possibilité de revenir en arrière, ou de s’attarder. Au cinéma, c’est le réalisateur qui est le maître du temps. C’est lui qui impose son rythme, c’est lui impose un gros plan sur un visage, un objet, etc. Ensuite, il y a la notion de feuilleton. Lorsque je démarre une histoire, je n’arrive jamais à retomber sur mes pieds, cela part souvent dans tous les sens. Alors à la fin, j’utilise souvent le vieux truc du roman-feuilleton : « la suite au prochain épisode ». En même temps, je vais implicitement promettre des choses aux lecteurs sans d’ailleurs savoir si je vais tenir mes promesses. Au cinéma, c’est différent. Il faut conclure même si on peut laisser ouvertes des possibilités en vue d’une éventuelle suite. Le fonctionnement narratif est différent. L’un est propre au cinéma et l’autre à la bande dessinée.

Cette différence est encore plus évidente dans le traitement des personnages. Au cinéma, un second rôle ou un figurant ne peut pas tout d’un coup prendre la place du premier rôle alors qu’avec la bande dessinée, c’est possible. Je me permets parfois des détours par des personnages tout à fait secondaires qui vont subitement prendre une grande importance dans l’histoire, tout simplement parce que j’aime les dessiner. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé à Edith Rabatjoie. Au départ, la série des Aventures extraordinaires d’Adèle Blanc-Sec s’appelait « Les aventures d’Edith Rabatjoie ». Il se trouve que je n’éprouvais aucun plaisir à dessiner ce personnage et qu’une fois séquestré par Adèle dans l’histoire, elle se fait aussi voler le premier rôle dans la série. A mon sens, le seul vrai point commun entre la bande dessiné et le cinéma, c’est l’image. »

Luc Besson : « J’ai écrit une première adaptation en m’efforçant de rester très fidèle à la BD, à l’univers de Tardi, aux caractéristiques profondes du personnage d’Adèle Blanc-Sec. C’est avec une angoisse non dissimulée que j’aie remis mon script à Tardi, dans la mesure où il est un auteur de BD et que je m’étais approprié son personnage en l’adaptant. Et puis j’ai eu beaucoup de chance parce qu’il a lu le script et il m’a dit… : « Voilà c’est super ! ». Il reconnaissait complètement sa BD, complètement son personnage et en même temps il découvrait l’adaptation cinématographique de sa BD et pas une simple transposition de sa BD en images. C’est cela qui l’a vraiment séduit. La seule modification qu’il m’ait demandée est de changer le prénom d’un des personnages (la sœur d’Adèle s’appelle Mireille dans la BD et Agathe dans le film, ndlr). »

Virginie Besson-Silla, productrice : « Au départ, il est essentiel de jauger les éléments qui nous font aimer la bande dessinée et qui la rendent unique. Il faut ensuite élaborer la structure narrative d’un long métrage et déterminer toutes les scènes de la bande dessinée que l’on veut garder. Pour Adèle, nous nous sommes attachés à conserver les personnages de la bande dessinée avec leurs physionomies tellement particulières, les décors incroyables, l’ambiance et nous avons pioché dans différents albums… Luc avait son idée en tête de l’adaptation et des éléments cinématographiques qui se devaient d’exister dans le film. Néanmoins, il tenait à ne pas dénaturer l’oeuvre de Tardi avec qui nous avons organisé quelques séances de travail, la question étant de savoir ce que Tardi voulait voir à l’image. Cela étant, Luc voulait aussi étoffer le personnage d’Adèle et la rendre plus émouvante. C’est une des raisons pour laquelle il a intégré le personnage d’Agathe, la soeur d’Adèle. L’écriture a été assez rapide, il faut dire que Luc avait ce projet en tête depuis dix ans ! Tardi a aimé le scénario dès la première lecture. C’était essentiel pour nous qu’il ne se sente pas trahi et qu’on ne dénature pas son oeuvre. Et nous l’avons impliqué dès la préparation du film. Hugues Tissandier, le chef décorateur, et Olivier Bériot, le créateur des costumes, sont allés chez Tardi pour consulter ses archives et s’imprégner de son univers. Pendant le tournage, Tardi est venu régulièrement voir les décors qui se montaient et nous donner ses remarques.»

Le personnage d’Adèle Blanc-Sec
Jacques Tardi : « Dans la série, les premières représentations d’Adèle sont assez différentes des dernières. Petit à petit, elle s’est transformée, elle s’est caricaturée, son nez s’est retroussé. Et tout cela parce que je n’aime pas souffrir en travaillant. Il y a des dessinateurs qui réalisent des crayonnés très précis puis ils encrent leurs crayonnés. Mes crayonnés sont des esquisses et après tout se fait à l’encrage, je retouche, je re-gouache et mes personnages se transforment peu à peu, ils évoluent. Le manteau vert d’Adèle ? C’est par rapport à Bécassine ! Adèle est d’une certaine façon une anti-bécassine. Et Adèle est rousse et ces couleurs s’accordent à merveille…

La question était aussi de savoir ce qu’elle allait bien pouvoir faire comme métier parce qu’en y regardant de plus près, en dehors des militaires, la plupart des personnages de bande dessinée n’ont pas de métier. Vous ne les voyez jamais travailler, vous ne savez pas comment ils gagnent leur vie, comment ils vivent tout simplement. Evidemment mon héroïne n’allait pas diriger une entreprise de maçonnerie mais elle pouvait faire le même métier que moi transposé en 1910, elle serait feuilletoniste. On la voit de temps en temps sur sa machine à écrire, on la voit chez son éditeur, elle en parle et même si, au bout du compte on la voit très peu travailler, cela nous donne une indication sur son style et son niveau de vie. Elle n’est pas une grande bourgeoise, elle travaille, c’est une femme émancipée, une femme résolument moderne qui n’a pas du tout la mentalité des femmes de cette époque.

La question de la sexualité d'Adèle Blanc-Sec s’est bien évidemment rapidement posée. Mais il faut se remettre dans le contexte de l’époque où j’ai écrit les premiers albums. Dans les années soixante dix, il était hors de question de montrer Adèle en train d’avoir un rapport sexuel. J’ai donc essayé de contourner cette difficulté en fonctionnant par allusions. On comprend par exemple qu’elle veut sauver Lucien Ripol de la guillotine parce qu’elle l’aime. Il y a aussi cette séquence onirique où le personnage de Zborowski, qui est amoureux d’Adèle, rêve d’elle à moitié nue, courant au milieu d’animaux préhistoriques au sommet d’une falaise… Il ne s’agissait pas de faire de l’érotisme mais dans la mesure où je voulais un personnage féminin résolument moderne pour son époque, le fait qu’Adèle ait des rapports sexuels me paraissait logique. Dans la représentation du personnage, la seule image, on va dire un peu érotique d’Adèle, est celle de la baignoire. C’est une pause dans l’histoire, Adèle gamberge dans son bain et c’était un plaisir de la dessiner ainsi.»

Adèle Blanc-Sec (Louise Bourgoin) réfléchit dans son bain

Louise Bourgoin, interprète d’Adèle Blanc-Sec : « Adèle Blanc-Sec est l’une des rares héroïnes féminines de la bande dessinée qui ne soit pas idiote ou sexy. Elle est plutôt misanthrope, elle est assez dure, assez forte et c’est ce qui me plaît chez elle. Ce qui m'a interpelée, c'est avant tout l’aspect physique d'Adèle Blanc-Sec. Elle a un visage singulier, un nez retroussé, des taches de rousseurs. Elle se moque totalement de ses tenues, elle a toujours des chapeaux informes, mais elle s'en fout complètement.
Nous avons beaucoup travaillé le personnage d’Adèle. Physiquement d’abord, j’ai même appris à marcher d’une manière plus rigide. Mon rôle aussi, j’ai appris le scénario en entier avant le tournage et j’ai répété mon texte jusqu’à plus soif.

Je dirai aussi que l’Adèle de Luc est un peu moins antipathique que dans la bande dessinée. Elle est plus humaine, elle a une vraie sensibilité. Au fil de l’histoire, on se rend compte qu’il y a des choses qui la blessent, qu’Adèle a des failles qu’elle essaye évidemment de dissimuler. Elle est opiniâtre, effrontée, touchante, franche et elle a beaucoup d’humour. C'est une sorte d'Indiana Jones au féminin, une héroïne qui contrôle l’histoire du début à la fin. »

Historique du film
Jacques Tardi : « Dès la parution du premier album, des Japonais ont voulu en faire une série de dessins animés mais leurs exigences ont rendu cette adaptation impossible. Un studio américain s’y est intéressé. L’adaptation qu’ils souhaitaient en faire était tellement « américaine » que mon héroïne et son univers perdaient toute identité. Le projet s’est arrêté là. Puis la télévision s’y est intéressée un temps, sans suite. Et puis il y a dix ans, Luc Besson m’a appelé. »

Luc Besson : « En fait, je suis tombé amoureux de son personnage il y a une dizaine d'années. J'avais essayé de contacter Tardi une première fois mais malheureusement il voulait faire Adèle Blanc-Sec avec un autre metteur en scène. Sur le moment, j’étais un peu triste mais comme c’était un « grand » réalisateur, j’ai trouvé cela bien et lui ai souhaité bon courage. J’ai attendu avec impatience un film qui n’est jamais venu. Au bout de trois ou quatre ans, j’ai rappelé Tardi qui m’a dit être très fâché contre ce metteur en scène, contre le cinéma tout entier. Bref, il ne voulait plus entendre parler de rien. J’ai dû le convaincre de revoir sa position. Nous nous sommes rencontrés plusieurs fois. Il a fallu lui redonner confiance, montrer patte blanche et attendre encore un an pour récupérer les droits que son agent avait cédés à quelqu’un d’autre. Après six années d’attente et de négociations, Tardi a fini par accepter de me céder les droits de son Adèle. »

Louise Bourgoin, interprète d’Adèle Blanc-Sec : « L’assistante de Luc Besson m'a appelée en plein milieu de semaine pour me proposer de le rencontrer, sans m'en dire plus. Je l'ai rencontré dès le lendemain. Il m'a donné le scénario que j’ai lu le soir même… et le soir même, j’ai appelé Luc pour lui dire que je voulais absolument le faire. Le lendemain, il m’a donné rendez-vous pour me dire : « Adèle, c’est toi ! ». Cela s’est passé en vingt quatre heures. »


Décors  et lieux de tournage

Luc Besson : « Les décors occupent une place prépondérante sur Adèle et cette fois encore j’ai fait appel à Hugues Tissandier. Il était déjà sur « Jeanne d’Arc », il a travaillé sur la trilogie Arthur. Nous avons une vraie complicité. Nous avons travaillé, comme à chaque fois, sur des maquettes de décors assez petites. Le fait de préparer sur des volumes réduits permet de mieux définir les angles de la caméra. On s’aperçoit rapidement si les plafonds sont trop hauts, trop bas, les murs trop loin les uns des autres. Hugues utilise à présent le numérique pour préparer et pré-visualiser ses décors. Cela me permet de m’y balader virtuellement, de définir les axes de tournage, d’affiner mes choix de focales très en amont. Nous faisons aussi des économies grâce à cette nouvelle technologie dans la mesure où nous réduisons la construction des décors à ce qui sera filmé. »

Virginie Besson-Silla, productrice : « Le tournage en décors naturels à Paris a été magique : le musée du Louvre de nuit avec la Joconde pour seul public, la place de la Concorde bouclée par intermittence, le Museum d’histoire naturelle au milieu des squelettes de mammouths et de ptérodactyles, le zoo de Vincennes fermé au public mais qui conserve encore quelques girafes et des hippopotames, le Palais Royal, la Tour Eiffel… des lieux mythiques rien que pour nous, le temps du tournage.
Nous sommes aussi allés tourner quelques jours en Egypte dans des décors irréels et notamment un site archéologique de l’époque nubienne. »

Jacques Tardi : « Les décors occupent une place essentielle pour moi. L’action des Aventures extraordinaires d’Adèle Blanc-Sec se situe à la veille de la première guerre mondiale, dans des décors surchargés, dans des appartements où il n’y a pas un centimètre carré de libre. J’aime les décors pleins à craquer parce que graphiquement c’est toujours plus intéressant de dessiner un vieux fauteuil, une vieille table de bistro avec des pieds tarabiscotés plutôt qu’une table en formica. Je préfère dessiner des immeubles haussmanniens plutôt que des constructions modernes pour lesquelles je suis obligé d’utiliser un T et une équerre, cela m’agace. La décoration est aussi pour moi un élément déclencheur d’histoires, comme cette momie par exemple qui est un élément décoratif et qui devient un personnage à part entière de l’histoire. J’ai aussi besoin des objets pour représenter l’action que je décris. Je n’ai pas la même souplesse qu’un écrivain. Je suis en fait confronté aux mêmes problématiques qu’un décorateur de cinéma. »

Paul Schmitt, avril 2010

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