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Ralph Schraivogel

Début 2003, la galerie Anatome (> voir le site) montrait pour la première fois l'intégralité de l'œuvre de Ralph Schraivogel, graphiste suisse né en 1960. C'était pour nous l'occasion de consacrer un dossier/galerie à cet artiste à la démarche singulière.


Précisons d'emblée que l'œuvre montrée dans cette exposition est d'abord impressionnante par sa très grande plasticité à tel point qu'il n'est pas incongru d'évoquer à propos du travail de Ralph Schraivogel une démarche artistique autant sinon plus qu'un souci de communication graphique.
Ces considérations n'empêchent pas de réfléchir aussi à la manière dont un graphiste travaille et, sous cet angle, le "cas" Ralph Schraivogel est tout à fait passionnant.


Ralph et l'informatique : une longue résistance

Pendant longtemps, très longtemps même, Ralph Schraivogel a résisté : il n'a pas dessiné à la souris ni même tapoté sur un clavier.

Quand il sort diplômé de l'école d'Art appliqué de Zürich, après quatre années d'études, en 1982, la saga de la micro commence. Les graphistes de la nouvelle génération adoptent les premiers Macs. Lui non. Il reste fidèle à la méthode traditionnelle, du moins celle d'avant la PAO : commande des textes chez le photocompositeur, mise au format au moyen d'un banc de reproduction puis montage des films superposés. Ce choix n'est motivé ni par un attachement romantique au passé ni par des raisons économiques. Il s'agit plutôt "de ne pas rentrer dans la logique du renouvellement continuel du matériel, ni passer du temps à se battre contre les problèmes techniques ".

Les années passent et Ralph Schraivogel aura ainsi "réussi" à échapper à l'informatique jusqu'en 2001. Année où il arrête d'enseigner après dix années et où, devant l'obligation de développer ses activités de graphiste et la difficulté croissante de trouver des matériaux traditionnels, il est contraint de se soumettre aux divinités régnantes : Xpress et Photoshop.

Ralph Schraivogel commente son travail à des élèves de l'ECV, à la galerie Anatome. photo : ©Thierry Le Boité Pixelcreation

 

Un changement radical
Voilà donc un graphiste qui, à 41 ans, change radicalement de technique, passe du montage traditionnel au numérique sans que cela soit réellement "visible" dans son travail. Du moins à notre humble avis, et pour vous ? Ci-dessous deux affiches de la série "Cinéma Africa". A votre avis, quelle est celle réalisée en "traditionnel" et celle finalisée sur Mac ?

Réponse :
Celle de gauche a été faite en "traditionnel" et celle de droite sur Mac. Est-ce si évident ? Certes, l'affiche de droite présente moins de "matière", mais la démarche est tout de même assez comparable.
Quelles réflexions en tirer ? Quant à nous, en laissant de côté la thèse idéaliste difficilement tenable selon laquelle la technique n'a aucune importance et qu'elle n'influe pas sur le résultat, nous serions assez tentés d'y voir la preuve de la cohérence d'une démarche et de la maîtrise du graphiste qui, faisant fi des contingences liées aux outils, parvient à ses fins esthétiques de toutes les façons.

Et d'ailleurs, interrogé sur ce changement décisif, Ralph confirme cette hypothèse. Même en maniant la baguette magique de Photoshop, il n'est pas devenu, comme par enchantement, un enragé du numérique. Pour lui, le débat se situe ailleurs : "La réalisation technique ne représente qu'une part infime du travail et par conséquent l'ordinateur n'apporte pas un gain de temps réel, car ce que l'on gagne dans la fabrication, on le perd dans des problèmes techniques."


Dictes moy où, n'en quel pays

Du point de vue de l'archiviste, ce qui caractérise la conception sur ordinateur c'est qu'elle est sans mémoire. L'informatique communique très bien mais transmet finalement peu. Une version chasse l'autre et toutes les phases intermédiaires finissent leur existence éphémère dans cette corbeille de maison de poupée, aussi petite que terriblement efficace, ou mieux, évoluent vers la version finale, la seule véritablement conservée.

Où sont donc passées les esquisses, les ébauches, les maquettes d'antan ? Ont-elles toutes fondues comme les neiges de François Villon ? Non, certaines sont encore visibles… du moins celles de notre graphiste helvète, dernier des Mohicans de la tribu pré-PAO.

Films pour la photogravure d'une des affiches présentées.

En effet, devant les affiches accrochées à la galerie Anatome, posées religieusement sur des tables blanches, sont montrées les maquettes préparatoires ainsi que les films ayant servis à la photogravure.
Il y a quelque chose d'assez troublant dans la confrontation des affiches, dans lesquelles rien ne vient trahir une facture particulière, avec ces objets préparatoires si datés.
En manipulant ces sortes de mille-feuilles, le visiteur découvre tout le processus de choix de matières, de grattage, de retouche opérées par l'artiste sur les couches successives de films.

Parions que ce "work in progress" à la fois intrigant et passionnant, réveillera pour certains la nostalgie des premières expériences professionnelles, et fera découvrir, pour la très grande majorité des jeunes graphistes, une démarche aussi éloignée de leur pratique quotidienne que la gravure sur bois ou la composition au plomb.


Discret, fort et libre
En tout cas, pour le graphiste en quête de repères familiers, ce supposé confrère ne semble pas vraiment appartenir au même monde. Qui sait  ?…

Perfectionniste absolu, il ne crée que deux affiches par an, mûrit son projet jusqu'au dernier jour ce qui veut dire : pendant des mois, fait preuve d'un mental graphique capable d'imposer à ses commanditaires le "no logo", résiste à la tyrannie de l'évidence photographique et expérimente continuellement sans jamais prendre la pose de l'Artiste.

Détourneur de matières, manipulateur de textures, il façonne des fontes en relief à coup d'aspirateur et de sèche-cheveux et raconte ces aventures de typographe bricoleur sans une once de vanité. Frugal par amour de l'indépendance, d'une modestie désarmante, n'ayant aucun goût pour la séduction rhétorique ou l'éclat en société, Ralph Schraivogel a définitivement préféré la liberté à la soumission.

Ce qui ne l'empêche pas d'être aujourd'hui un graphiste reconnu, couvert de prix internationaux. Pourtant vous n'aurez pas trop l'occasion de voir ses productions sur les murs hors du canton de Zürich car ses commandes, jusqu'à présent, émanent exclusivement de sa ville de résidence. Raison supplémentaire pour courir à la galerie Anatome.

(Toutes les images sont soumises à un copyright Ralph Schraivogel.)

Thierry Le Boité
                                                                     



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