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Illustration à l'ENSAD

L'illustration

Poursuivant notre enquête sur les écoles de graphisme, nous abordons l'un des 14 secteurs de  l'ENSAD, l'École nationale supérieure des Arts Décoratifs : l'illustration.
Xavier Pangaud, coordinateur de ce département, s'explique sur les orientations pédagogiques et sur sa vision du métier d'illustrateur.


propos recueillis par Thierry Le Boité
La classe d'illustration de l'ENSAD (troisième année).

Pixelcreation : "Quelle est la place de l'illustration dans le cursus de l'École ?"
Xavier Pangaud :
"L'illustration est un cours optionnel proposé en deuxième année et un département spécifique pour les 3ème et 4ème année. Nous sommes en fait l'un des 14 secteurs de l'école.

Il y a un premier niveau d'enseignement, avec des professeurs illustrateurs spécialisés dans le livre pour enfants, la mise en pages, la communication multimédia, avec également, en 4ème année, l'intervention d'un professeur de sciences humaines. Ensuite, il y a un deuxième cercle, avec des cours de typo, photo, dessins de presse, logicels multimédia, Pao, gravure, sérigraphie… tout ceci est en option dans la dominante illustration.

Des passerelles existent entre les différents départements. Par exemple, en illustration nous avons des étudiants qui feront leur grand projet en sérigraphie ou en animation. D'ailleurs, nous encourageons cette tendance."

 

Mathieu Lauffray (ancien de l'Ensad) illustratrion pour la jaquette du Prophète ©DR

Pixelcreation : "Quels sont les métiers auxquels vous formez ?"
X. P. :
"Dans la pratique professionnelle, l'illustration est souvent vue comme une activité de service et l'illustrateur considéré comme un technicien intervenant sur des commandes d'images : une pomme, une poire ou une voiture…

Cette approche est trop limitée. Nous préférons, quant à nous, former des concepteurs au sens large. Les anciens de l'École se retrouvent aussi bien dans l'illustration que dans l'édition, d'autres deviennent directeurs artistiques ou réalisent des livres, certains s'orientent vers le storyboard de cinéma, d'autres encore vers une pratique artistique.

Quant à "l'illustration pure", le problème c'est que cette activité, typiquement le livre pour enfant, permet très difficilement de vivre, même si cela reste très attirant et que tous en rêvent. L'édition française dans ce secteur fonctionne à l'économie et rémunère très mal les illustrateurs. Il faut en être conscient. C'est la raison pour laquelle on incite les étudiants à envisager d'autres secteurs."

 

Xavier Pangaud photo ©Thierry Le Boité Pixelcreation

Pixelcreation : "Comment et sur quels thèmes travaillent les étudiants ?"
X. P. :
"Les travaux s'articulent selon trois axes : l'image éditoriale (édition / print) qui va de l'affiche au livre d'enfant en passant par le dessin de presse ; l'image en mouvement avec des applications multimédia ; et l'application en volume, c'est-à-dire l'image liée au packaging et à l'espace. Le but n'est pas en priorité de faire des spécialistes mais d'être en mesure de concevoir des images pour ces trois grandes catégories d'applications.

Tout au long de l'année, certains événements constituent pour nous des points de repère. En particulier, le salon international des illustrateurs de Bologne qui est le plus important sur le plan mondial avec une centaine de pays représentés. Le jury est très sélectif et reçoit plusieurs milliers de dossiers pour n'en retenir que 120 (80 en fiction et 40 en non-fiction). Cette année nous avons eu 6 projets d'étudiants sélectionnés. Je pense que nous sommes l'école française la mieux représentée et cela depuis plusieurs années.
Autre salon important, plus tourné vers l'illustration contemporaine : celui de Montreuil. En 2002, nous étions de loin les plus représentés. Citons aussi notre participation au salon du livre de Paris ainsi que des opérations avec des écoles étrangères

En parallèle à ces manifestations pour lesquelles nous réalisons des projets spécifiques, nous pratiquons des exercices de recherche pure. C'est un moment privilégié car, ensuite, dans la vie professionnelle ce n'est guère possible. Pour le début 2003, le thème est l'écrivain Raymond Queneau. Il s'agit de réaliser un objet d'édition (volume, affiche…) à partir d'un texte.
La quatrième année est surtout consacrée au "grand projet" (NDLR : projets présentés au mois de juin pour l'obtention du diplôme). En fait, ils doivent y réfléchir l'été précédent, le mûrir pendant le premier trimestre, et le formuler définitivement avant Noël. Ils ont ensuite jusqu'à fin février pour travailler sur la conception de maquette (storyboard et autres) et rentrent en production de début mars à fin mai."

Pixelcreation : "Comment incitez-vous les étudiants à faire ce travail de recherche graphique ?"
X. P. :
"Au cours de la troisième année, nous procédons à une remise en cause des étudiants. Ils arrivent avec un certain nombre d'acquis et on questionne, au cas par cas, leur méthode de travail. Même si certains ont déjà effectué cette remise en cause, nous essayons systématiquement de les mettre sur des pistes qu'il n'ont pas encore pratiquées et nous les incitons à tenter de nouvelles expériences graphiques.

Par exemple : à un étudiant qui obtenait des résultats formidables avec des aquarelles d'un format timbre poste, nous avons demandé de travailler sur des dessins au trait en 3 x 3 m. On ne l'a pas exigé comme ça de but en blanc. Cela passe toujours par une discussion.

Le problème c'est que souvent les étudiants craignent de perdre leur acquis. Or, l'on s'aperçoit qu'en chassant le naturel il revient au galop, très fort, et que même si on les envoie sur de nouvelles pistes, ils retrouvent leur marques très rapidement."

Elène Usdin (ancienne de l'Ensad) Extrait du Carrousel de Lala, Mila Editions ©DR

Pixelcreation : "Quelle est l'idée pédagogique derrière cette volonté de "remise en cause" des étudiants ?"
X. P. :
"Je crois que l'idée pédagogique est très simple : nous ne voulons pas fabriquer des techniciens, mais plutôt former des gens qui soient à la fois des concepteurs et des réalisateurs d'images. Ce ne seront pas des illustrateurs au sens "pur" — c'est-à-dire des gens à qui l'on va demander de réaliser telle ou telle image, mais plutôt des directeurs artistiques / illustrateurs.

C'est-à-dire des professionnels à qui l'on demande un concept, une idée et qui sont capables de traduire cette idée en image, en fonction de sa destination : enfants, adultes, presse, édition, affiche…

Une fois qu'ils ont conçu cette image adaptée à une cible donnée, on leur donne les moyens techniques pour que cette image soit opérationnel, sur le plan de l'impression, mais aussi au niveau de la lisibilité et de l'impact graphique. Et comme on fait ça différemment avec chaque étudiant, il n'y a pas deux étudiants qui travaillent de la même manière. Voilà le but pédagogique : savoir comment traduire une notion abstraite en image."

Pixelcreation : "Quelles compétences techniques souhaitez-vous développer chez les étudiants ?"
X. P. :
"Notre philosophie est de ne pas enseigner une technique particulière mais des méthodes d'approche de l'image. En fonction de chaque étudiant - en prenant en compte son propre bagage, on l'oriente vers des techniques adaptées à son écriture, des pistes possibles pour parvenir au résultat souhaité.

Parmi les principes que l'on essaye de défendre, il y a l'indépendance par rapport aux modes. Dans les industries de l'image, il y a toujours des styles qui sont à la mode à un moment donné. En ce moment, cela serait plutôt un trait fin avec quelques applats de couleur. Parfois, les étudiants nous sollicitent pour aller dans cette voie et nous leur expliquons que ce ne n'est pas notre objectif, car les modes changent très vite. Nous connaissons tous plein d'exemples de graphistes ou d'illustrateurs qui ont très bien marché pendant 5 ans et qui d'un seul coup n'ont plus de commande parce que le goût change et que leur style, qui était à la mode, se trouve brutalement déprécié.

Nous discutons de toutes les tendances contemporaines mais, je le répète, on essaye plutôt de les former "tout-terrain" en privilégiant la capacité de réaliser des applications différentes et l'aptitude à s'adapter ou à refuser les modes. Il faut qu'ils soient capables de faire du noir et blanc pour la presse, de la couleur, de la matière, de l'animation ou encore du multimédia aussi bien cédérom que web. Il se trouve que j'ai moi-même une activité de production et d'édition multimédia. Je suis persuadé que c'est là un domaine essentiel pour eux, même si l'on rencontre parfois quelque difficultés à leur faire comprendre l'intérêt de ce secteur. Paradoxalement, ils seraient presque plus classiques que nous quant à l'approche des nouvelles technologies."

 

Isabelle Charly (ancienne de l'Ensad) Extrait d'album ©DR

Pixelcreation : "Au delà de cet enseignement technique, quelle vision du métier voulez-vous donner aux étudiants ?"
X. P. :
"C'est l'un des aspects auquel nous attachons beaucoup d'importance. Nous discutons avec chaque étudiant sur sa façon d'envisager l'avenir. Pour moi, une vie "réussie" serait de vivre à 35 ans comme on en rêvait à 20 ans, d'être à peu près en phase avec ses idéaux de jeunesse. La notion de mode de vie est importante. En tant que graphiste, on peut travailler tout seul ou à plusieurs, dans une entreprise ou à la campagne… Il nous semble important de réfléchir à cela de manière personnalisée avec chaque étudiant."

Pixelcreation : "Quel changement, dans le secteur de l'illustration, apportera la réforme de l'école et son regroupement sur un site unique, prévue à la rentrée 2005 ?"
X. P. : "Pour ma part, j'estime que l'acte premier, c'est l'acte de la peinture. On le voit bien dans l'histoire de l'art, la peinture est souvent le point de départ de toutes les nouvelles tendances graphiques. D'ailleurs tous les enseignants du département mènent également des activités de peintre, de graveur…

A travers le rapport à l'espace et la liberté du geste qu'autorisent la peinture nous pourrions mieux comprendre vers quel type d'images chaque étudiant se dirige : l'émotion, la traduction de la réalité ou l'imaginaire. On pourrait voir comment est abordée la surface, comment s'y greffent le dessin et la matière : tout cela peut mieux s'appréhender en peinture que sur du dessin ou des esquisses. Mais, à cause d'un problème d'espace disponible, nous n'avons pas la possibilité d'explorer cela dans un atelier adapté. Cette pratique reprendra en 2005, dans les nouveaux locaux".

Pixelcreation : "Pour conclure, quelles sont, selon vous, les qualités requises pour un étudiant ?"
X. P. :
"Je crois que la notion de culture générale est très importante. Ce n'est pas tant l'aptitude technique qui rend certains meilleurs ou moins bons, mais plutôt une ouverture d'esprit, une curiosité, une capacité à proposer des solutions aux problèmes posés.

Plus la personne est ouverte, plus elle va loin et il me semble que cela est en lien direct avec la culture générale. Un autre facteur est déterminant : c'est l'aptitude à se remettre en cause. Quelqu'un qui n'exerce pas son sens critique envers lui-même ne change généralement pas et demeure sur ses acquis sans aller plus loin. Par contre, celui qui est capable de se remettre en cause s'améliore sensiblement par la suite."