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Mutations I

De l'autre côté de l'image.

Véritable pulsation artistique, l’exposition Mutations I regroupe sept photographes contemporains qui s’amusent à tricher avec et par le réel, afin de le questionner. Présentée dans les entrailles souterraines de la Maison Européenne de la Photographie à l’occasion du Prix Alcatel et du Mois de la Photo à Paris qui vient de s’achever, cette exposition permet une rapide compréhension du monde photographique actuel en abordant des préoccupations plus humanistes et sociologiques que jamais.


Tout commence par les mises en scènes incongrues et oniriques de Philippe Ramette, artiste principalement attaché au corps et à ses prothèses (Prothèse à dignité, prothèse à humilité) qui revisite ici le réel à travers la photographie. Chez lui, plus de gravité, plus de poussée d’Archimède, mais bien une déstabilisation du spectateur toute en subtilité, dans laquelle l’artiste lui-même se met en situation. Agrippé à une balustrade de bois elle-même flottant curieusement sur un port, Philippe Ramette apparaît debout alors qu’il est allongé, solidement attaché et soutenu par une structure qui nous est cachée. Il impose ici une nouvelle attitude quant à ce que nous livrent les images en général, ce qui justifie certainement son succès dans l’obtention du Prix Alcatel en octobre dernier.
Mutations I est également l’occasion de retrouver une thématique rencontrée plus largement dans les arts plastiques, celle d’une réalité trompeuse, abusant des supercheries et autres instruments de persuasion. Ainsi l’allemande Beate Gütschow emprunte les codes de la peinture naturaliste et impressionniste propres à Manet et son Déjeuner sur l’herbe, en superposant les prises de vues numériques en extérieur. Les paysages verdoyants et champêtres réapparaissent alors fictifs, habités par les protagonistes du XXème siècle, comme dans LS#17 (2003) où un petit groupe de jeunes gens se prélasse sous les branches d’un arbre, élément récurrent dans les compositions de cette photographe.

Une autre approche de la société et de sa représentation se dresse cependant un peu plus loin dans l’exposition. En effet, le collectif AES + F, dont les œuvres ne manqueront pas la rétine du spectateur tant elles déstabilisent et troublent, s’amuse lui aussi à extraire l’homme, ou plutôt l’enfant, de son contexte. Ainsi multiplie-t-il dans ses tirages les silhouettes de jeunes adolescents affublés d’armes démesurées et d’attitudes angéliques. Le contraste naît alors davantage par la présence de ces enfants dénués de conscience, que l’on aurait inséré dans un décor apocalyptique digne des déserts irakiens. Témoignant aussi d’une certaine politique du jeunisme ambiant, les œuvres de AES + F s’inscrivent dans une démarche similaire à Aziz et Cucher, qui interviennent sur les visages humains pour en faire émerger la part de non-humanité, ou encore rappellent les affres artistiques perpétrés sur le corps infantile par Jake et Dinos Chapman. Devenus poupons, les adolescents de AES + F appartiennent désormais au monde codé et sublimatoire des images.
Le spectateur continue son trajet photographique interloqué, perturbé, lorsqu’il se trouve face aux séries de Marek Kvetán, New City. Paris, Prague, Sydney, les villes et mégalopoles se succèdent estropiées, amputées de leurs monuments et architectures caractéristiques, donnant au spectateur une étrange impression de déjà-vu. Nina Dick poursuit sur cette lancée en projetant une vidéo instaurant "la ville comme une trace mémorielle". L’écran fait face et semble se dédoubler, en proposant au regardant la vision en contre-plongée d’une rue où prolifèrent les bâtiments, chaque côté gardant son autonomie. Deux temps s’avoisinent, l’un passéiste, l’autre bien présent, comme deux bandes cinématographiques qu’on aurait interchangé. Le réel modifié, non pas génétiquement mais manuellement cette fois, s’impose par le biais de manipulations faussement photographiques de Caroline et Elisabeth Krecké.
S’inspirant des visages hollywoodiens et du cinéma expressionniste allemand, elles dessinent les visages qu’elles souhaitent faire passer pour photographiés, modelant ainsi la réalité à leur guise. Le véritable retour au réel arrive enfin à travers les assemblages textuels et photographiques d’Eva Frapiccini et sa série Murs de plomb. Ici, le réel et l’histoire se mélangent, l’un se nourrissant de l’autre pour raconter, à l’instar de Sophie Calle, une nouvelle vision de l’Italie fasciste. Chaque image témoigne du silence des italiens face aux crimes et trafics mafieux des Brigades Rouges. Un gros plan sur un angle de rue, les numéros de maisons suspectes ou victimes et des bouches d’égouts accusatrices s’exposent, comme un journal intime au-dessous desquels le récit prolonge l’histoire et ses péripéties.
Entre fiction et dramaturgie, Eva Frapiccini clôture cette exposition sous un angle plus proche de l’humanité, en livrant par une mise en scène fictive les événements d’une histoire, elle, bien réelle. Mutations I sous-entend une suite, celle de Mutations II, comme une seconde étape de la vision que l’on aura une fois encore maquillée et que l’on attend, il faut l’admettre, avec impatience.

Agathe Hoffmann - 12/2006
Jusqu'au 7 janvier 2007.
Maison Européenne de la Photographie, 5/7 rue de Fourcy, Paris 4ème.
Tous les jours, sauf le lundi et mardi, de 11h à 19h30.
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