Corps, couleur, immatériel

Orchestrée autour de la couleur du ciel et de la relation entre le corps et sa dimension immatérielle, l’exposition du Centre Georges Pompidou nous présente l’œuvre quasi exhaustive d’un des artistes clefs du XXème siècle, le créateur de couleur Yves Klein. Un événement à ne pas rater…

Cerné par les installations sonores et des films inédits, le visiteur se voit imprégné, comme le désirait l’artiste, de toute sa démarche : la recherche d’une zone de sensibilité picturale immatérielle. Des monochromes IKB que l’on ne présente plus, en passant par les célèbres anthropométries, aux travaux les plus méconnus, cette nouvelle rétrospective, semblant faire écho à celle de 1983, nous dévoile non seulement l’œuvre d’un artiste idéaliste et drôle, mais aussi une sensibilité humaine et artistique que l’on n’avait plus l’habitude de rencontrer lors d’une simple exposition. C’est l’homme et ses passions qui nous apparaît dans les premières salles, en effet, et même si le bleu et ses dimensions s’imposent de manière immédiate, les pratiques parallèles de l’artiste ne sont en rien oubliées, de l’amour obsessionnel du judo et son enseignement, déclic de sa démarche artistique, à sa relation espiègle avec le Nouveau Réaliste Pierre Restany. Tout, dans l’exposition Yves Klein, rayonne, irradie par le bleu, le rose, mais aussi l’or, matériau dont l’artiste se sert comme d’une véritable couleur. Les toiles maculées de graviers, eux-mêmes encollés de pigments bleus, dialoguent avec les éponges verticales, personnifiées parfois, mais éternellement bleues. Celles-ci étant désignées par l’artiste comme les portraits des lecteurs de ses monochromes, absorbantes et absorbées, tel doit être le ressenti de celui qui se trouve face à une œuvre kleinienne. Les confidences des femmes-pinceaux se font murmures, accompagnant l’artiste dans son quotidien et dans ses performances, où corps et musique s’harmonisent. Ceux qui ont cru voir en lui un vice dans l’utilisation du corps nu de la femme, seront surpris de constater, films inédits à l’appuis, que l’orchestration des anthropométries se faisait non seulement en public, mélange de musiciens et de spectateurs, mais aussi que l’artiste lui-même se parait de gants blancs, barrière physique et chromatique entre la chair-le rose- et la naissance bleue des traces corporelles qui font désormais la célébrité et le mythe Klein. La scénographie de l’exposition nous offre ensuite une alcôve de chaleur, par les œuvres de feu réalisées au centre Gaz de France de Nice. Se font alors face le graphisme des corps irréels et les auras-auréoles, brûlures inoffensives du lance-flamme apprivoisé par Yves Klein sur les toiles. Des fantômes naissent, laissant deviner la précédente silhouette du corps féminin, des suaires athées. Chez Klein, le corps est un média, il s’orne, se manie, s’enfonce dans la toile, s’efface, pour réapparaître triomphant, mémorial, à l’instar du portrait d’Arman, véritable spectre au bleu toujours plus dense, plus inquiétant, hypnotique enfin. Une résonance immatérielle s’installe peu à peu, suivant nos pas. En effet, les paroles de Klein n’échappent pas au visiteur, tant l’immersion est profonde. Klein guidant ses modèles sur les toiles, déclamant ses idéaux et sa conviction lors de sa conférence à la Sorbonne en 1959, tout communique, tout vibre. Les Monogolds aux reliefs convexes propagent la lumière, et la réfléchissent comme des miroirs, pendant que ceux à la feuille d’or s’étiolent. La rencontre avec l’artiste se termine religieusement, entre le film de son mariage en 1962 avec Rotraut Uecker, véritable œuvre vivante orchestrée par l’artiste lui-même, et le voisin de l’œuvre réalisée pour le sanctuaire de Sainte-Rita de Cascia : un Monogold à l’horizontal, orné d’une éponge bleue, avec comme ultime élément un bouquet de roses. Un hommage silencieux à ce qui aura, de tout temps, été l’objet de sa quête : l’impossible immatériel.

Agathe Hoffmann - 10/2006

Jusqu'au 5 février 2007.
Centre Pompidou, Paris 4e.
Tous les jours, sauf le mardi, de 11h à 21h, nocturne le jeudi jusqu'à 23h.