Will Eisner

Pionnier du roman graphique, et surtout un excellent peintre du New York des années 40-50.

Né à New York, fils d’immigrants juifs d’Europe de l’est, Will Eisner (1917-2005) a connu la pauvreté à Brooklyn avant la gloire d’auteur de BD. Cofondateur de l’Eisner & Iger Studio en 1936 dans le but de produire des bandes dessinées clé-en-main pour les éditeurs spécialisés, il reprend son indépendance pour créer le personnage de The Spirit en 1940.

Destiné à être le héros principal d’un supplément hebdomadaire pour journaux, The Spirit porte un masque, réduit au minimum, à la demande des commanditaires qui voulaient un superhéros. Mais Will Eisner insiste en faire une BD policière pour adultes et, tout en respectant les codes du récit policier (malfrats patibulaires, femmes fatales, enquêtes et bagarres), s’inspire des grands nouvellistes de la littérature (O’Henry, Ambrose Bierce mais aussi Maupassant) et introduit l’humour et le second degré dans ses histoires.

Avec le cinéma "noir" comme référence directe, Will Eisner se révèle un maître de la mise en scène et du clair-obscur. Usant en virtuose des plongées et contre plongées, des ombres portées, il affectionne les ambiances nocturnes et les décors urbains. Refusant aussi de créer un logotype immuable pour la série, il se fait une spécialité des pages d’ouverture ("splash up pages") spectaculaires où le titre est mis en scène avec inventivité. Des pages aujourd’hui considérées comme des classiques du genre.

Après la guerre où il fait des affiches et des « strips » destinés aux soldats américains, vient l’heure de la « communication visuelle » avec American Visuals Corporation fondée en 1948 et qui travaille à) éditer illustrations et séries pour l’armée ou des compagnies privées (RCA, etc.).

La redécouverte de The Spirit dans les années 70 stimule Will Eisner ; il laisse d’autres reprendre son héros et s’inspire de son enfance pauvre à New York pour publier en 1978A Contract With God (Un bail avec Dieu). Avec Maus d’Art Spiegelman, ce premier « roman graphique » va influencer toute une génération au point que les prix de BD aux USA sont appelés les « Will Eisner Awards ». Will Eisner continuera dans cette veine avec une quinzaine de romans graphiques jusqu’en 2004.

Grand Prix du Festival d’Angoulême dès 1975, Will Eisner a logiquement droit à sa rétrospective, en prolongement du festival de la BD, et jusqu’au 15 octobre 2017 sur place au musée de la BD. On est ici aux antipodes de la ligne claire de la BD franco-belge de la même époque, avec cette ambiance de roman noir, ce dessin fouillé, précis, qui nous restitue un New York populaire, parfois dur. Humour et tendresse en plus.

Clémentine Gaspard, février 2017