De l'Underground à la Genèse

Délirant, satirique mais aussi chantre de ses propres obsessions sexuelles, Crumb a profondément marqué le monde de la BD sur deux générations.

Saviez-vous que Crumb, dessinateur emblématique du San Francisco psychédélique au tournant des années 60-70, est finalement très... français! Robert Crumb vit en effet avec sa femme Aline dans le sud de la France depuis 1991. Et il y poursuit depuis lors ses explorations ironiques de la société contemporaine et de ses propres obsessions.

Né en 1943, autodidacte, Robert Crumb a développé un style bien à lui, des dessins fouillés faits d'un trait précis, dans un style très humoristique qui rappelle à la fois les comics américains et les maîtres de la caricature du XIX ème siècle. Pas d'aplats, plutôt des textures et des hachures pour les zones d'ombre. Il y a chez Crumb quelques caractéristiques reconnaissables entre toutes. D'abord, son « attachement sans pareil à représenter le moindre poil ou bourrelet, les gouttes de sueur, toutes les aspérités du monde généralement gommées » (Sébastien Gokalp, commissaire de l'exposition). Ensuite son  penchant pour les femmes fortes, charpentées, voire dominatrices. Et enfin, sa liberté de ton, en particulier sur ses fantasmes sexuels, qui lui vaudra dès les années 60 les foudres de l'Amérique bien pensante et la faveur de l'Underground, hippies en tête.

Les années 1967-72 ont assis sa célébrité.  LSD et  marijuana aidant, Robert Crumb fait preuve d'une imagination délirante avec sa propre revue, Zap Comix qu'il va vendre lui-même dans les rues de San Francisco. Il développe beaucoup de personnages, au premier rang desquels Fritz the Cat et le gourou Mr Natural, dessinés d'un trait simple et souple. Caractéristiques des personnages humains: les grands pieds (« bigfoot ») et la démarche chaloupée surnommée « trucking ». D'où la célèbre expression: « Keep on Truckin'' », résumé de toute la contre-culture de l'époque.

Pourtant les relations de Robert Crumb avec le mouvement psychédélique sont ambigües; il n'en partage en effet ni les valeurs, ni les goûts musicaux (il n'aime que la musique des années 30). Il ne se reconnaît pas dans le long métrage animé Fritz the Cat réalisé par Ralph Bakshi et Steve Krantz en 1972, et finira par tuer cet encombrant (anti)héros en 1980...

Dans les années 70, Crumb  renonce aux drogues, mais continue de développer ses histoires ancrées dans l'Amérique profonde, et se met souvent en scène lui-même, n'hésitant pas à se montrer faible et pusillanime. Lui aussi, comme son compatriote Art Spiegelman, lance et réalise de 1981 à 1993 Weirdo, une revue  de BD satirique en collaboration avec sa femme Aline. Et c'est Aline qui le pousse à s'installer en 1991 dans le Sud de la France pour échapper au matérialisme de la vie californienne. Son dessin devient plus posé, avec hachures et ombres plus marquées.
Dans les années 1990, il illustre des écrits de Bukowski ou Sartre, réalise une biographie de Kafka et les deux recueils de dessins Art & Beauty. En 2005, il surprend/choque ses admirateurs avec une mise en images de  la Genèse, un travail totalement respectueux du texte et qui lui prend cinq années. Dernière création: l’album Parle-moi d’Amour, résultat d’une collaboration avec sa femme Aline depuis 1972, et qui s’apparente à un journal intime illustré.

Même célèbre, Crumb continue de privilégier les chemins de traverse, les collaborations non-commerciales plutôt que de suivre une logique de grande distribution. Ce qui explique que son oeuvre – surtout récente – reste largement inconnue. La très riche exposition au Musée d'Art Moderne de la ville de Paris, jusqu'au 19 août 2012, est une excellente occasion de corriger cela. Reprenant l'ensemble du parcours de Robert Crumb., elle rassemble plus de 700 dessins, des carnets de croquis consultables sur tablettes numériques, plus de 200 revues Underground et le documentaire Crumb de Terry Zwigoff réalisé en 1994. De quoi y passer plusieurs heures, surtout si – comme nous vous y encourageons - vous avez l'intention de lire l'ensemble des planches exposées!

Paul Schmitt, avril 2012