Naissance d'une police de caractères

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Suite de l'interview de Ian Party et Maxime Buechi qui détaillent la naissance de la police de caractère créée spécialement pour L'Hebdo.

Pixelcreation.fr : Comment et quand avez-vous été contactés pour L'Hebdo ? Par L'Hebdo directement ou par Rampazzo ?
B&P Typefoundry : C’est L’Hebdo qui nous a contactés : ils avaient entendu dire que des dessinateurs de caractère exerçaient à Lausanne. Ils sont venu nous voir comme consultants typographiques. Par la suite, au fil des discussions, l’idée d’un caractère exclusif a germé et nous avons finalement décidé de tenter l’expérience. Ensuite nous avons été mis en contact avec l’agence Rampazzo.

Pourquoi pensez-vous avoir été choisis ?
Ils avaient entendu parler de nous et avaient envie de travailler avec des Suisses afin de donner si possible une identité Suisse (pour autant qu’il soit possible de définir ce que peut être une identité de police de caractère Suisse…). Etant la seule agence localisée en Suisse pouvant répondre à ce genre de mandats, le choix est vite tombé sur nous... Paradoxalement, on parle souvent de tradition typographique Suisse, mais il n’y a pratiquement pas de dessinateurs de caractères suisses.

"On parle souvent de tradition typographique Suisse, mais il n’y a pratiquement pas de dessinateurs de caractères suisses"

Quel était le brief ?
Le magazine est composé de trois parties différentes : "Actualité", "Mieux comprendre" et "Emotion". Chaque partie devait avoir une identité, tout en gardant une unité. Nous avons donc décidé de développer une famille de caractère et trois grandes versions : une version serif pour le texte courrant, qui est aussi utilisée comme titre pour la partie émotion. Une version sans sérif, qui est utilisée en titre (principalement en majuscule) pour la partie actualité. Une version égyptienne pour la partie mieux comprendre.
Il fallait aussi développer un certain nombre de styles différents pour la hiérarchie générale du magazine, la version sans sérif à cinq graisses (black, bold, medium, regular et light) l’Egyptienne 2, une version light pour les titres de la partie "Mieux comprendre" et une version bold que l’on retrouve en texte à divers endroits du magazine et comme sous-titre.
Une version condensée de la sans serif a aussi été demandée pour tout ce qui est légende de photo ou textes encadrés courts, série développée en trois graisses (bold, regular et light).

Pourquoi les équipes de Rampazzo et de L'Hebdo souhaitaient-elles une nouvelle typo ?
L’idée de faire trois parties distinctes - mais gardant une unité entre elles - nous obligeait à choisir une famille de caractères possédant une grande variations de styles. Il était donc plus facile de créer cette famille, pour pouvoir coller au plus près des idées et envies visuelles de base.
D'autant qu'une police privée donne une identité plus forte au magazine. Le magazine et ses produits dérivés sont très facilement identifiés. L’Hebdo produit un grand nombre de hors-série : on conserve ainsi une ligne bien distincte des autres magazines existants.
Par ailleurs, le graphiste peut commander exactement le set typographique dont il besoin. Et nous pouvons créer exactement l’esthétique dont il rêve. Il le fait modifier ou adapter au fur et à mesure que son design se finalise : il peut commander la graisse exacte dont il a besoin, faire modifier la chasse, demander de nouvelles graisses... C’est comme fabriquer un costume sur-mesure : les habits sont taillés pour la personne qui les porte.
De plus, créer une police de caractère privée ne coûte pas vraiment plus cher qu’acheter toutes les licences de polices existantes.
Dans ces conditions, dessiner un caractère exclusif n'avait presque que des avantages.

"Entre le début du mandat et la sortie du magazine il s'est passé seulement quatre mois"

Quelles sont les contraintes quand on crée une police complète pour un magazine de l'importance de L'Hebdo ?
L’Hebdo est un magazine d’actualité hebdomadaire. Il fallait que l’esthétique générale corresponde à l’idée d’actualité, il doit y avoir un certain sérieux. Le caractère doit rester très lisible en texte, d’autant plus que Rampazzo a choisi pour la partie actualité un système a 4 colonnes, donc très étroites. Le caractère de texte devait pouvoir subir un grand nombre d’ajustements au niveau de l’espacement. Il a donc été conçu comme celui d’un journal, esthétiquement, pour pouvoir exprimer le côté news et techniquement, pour pouvoir être facilement "modifié" (interlettrage) par les graphistes "maison".
Les caractères des titres (principalement majuscule sans black de la partie "Actualité" et minuscule black utilisée dans la partie "Mieux comprendre") devaient aussi exprimer un certain sérieux.
Les titres ou légende peuvent être longs, il a fallu donc réaliser une gamme de caractères qui chassait peu.
Une autre contrainte importante fut le temps… Entre le début du mandat et la sortie du magazine il s'est passé seulement quatre mois. Et les graphistes ayant eu besoin rapidement de la version beta du caractère pour travailler le graphisme, la famille devait être prête dans une version de travail au bout d'un mois environ. Dans ce cas-là, on dessine juste les minuscules, majuscules et ponctuations. Nous sommes à mi-chemin entre une esquisse et un dessin finalisé, l'important étant de voir l’esthétique et la fonctionnalité générale du caractère sans rentrer dans les détails. Les deux mois et demi suivants ont servi à adapter le caractère aux exigences du graphisme, des graphistes, à finaliser le dessin, dessiner les signes complets comme les accents, les chiffres, etc., puis à faire le mastering. Il  nous a fallu travailler vite. 

Comment avez-vous conçu cette police ?
Nous voulions un caractère relativement vertical mais ayant quand même un léger axe dans ses courbes pour donner du rythme et faciliter la lecture.
Le caractère est basé sur un squelette de type calligraphique "plume pointue", avec des axes légèrement en biais. Il possède un contre-poinçon assez large et une légère dissymétrie dans ses courbes, tout en restant un caractère plutôt vertical.

Quel a été le processus de création pour la création de cette police ?
J’ai (Ian Party - ndlr) commencé par dessiner les minuscules et majuscules du caractère de texte, puis j’ai réalisé la même chose pour la version sans sérif. Puis l’égyptienne et finalement la sans condensée. Le même processus a ensuite été répété pour les italiques.
Ensuite le travail s’est fait par allers-retours entre les différents styles. Une idée dans la "sans" pouvant être appliquée à la version "serif" (comme une tension dans une courbe, ou un détail sur la terminaison du "t").
Le tout ponctué par des rendez vous avec Rampazzo et la rédaction de L’Hebdo pour discuter de la direction générale du projet et régler les détails.
Lors du travail de réalisation (le dessin final des tous les signes dont une police de caractère a besoin ainsi que le spacing et le kerning), j’ai été aidé par Yassin Baggar.

"Nicolas Jarry... Lucas De Root... Christian Schwartz... Adrian Frutiger"

Quelles ont été vos sources d'inspiration ?
Le squelette s’inspire très vaguement des calligraphies de Nicolas Jarry, calligraphe royal français du XVIIe siècle.
Les polices de caractères utilisées pour la presse quotidienne comme ceux de Lucas De root ou Christian Schwartz, ainsi que le travail d’Adrian Frutiger sur le caractère "Meridien" et Frutiger nous ont également inspirés.

Avez-vous été libres ou très encadrés ?
Nous avons été assez libres même si dans un mandat ce n’est pas ce que je cherche. Dans le cadre d’une fonte privée il est toujours intéressant d’essayer de répondre à un cahier des charges assez précis. Je trouve que c’est un bon moyen d’aller chercher d’autres formes que celles de son répertoire ou de ses envies. Ce qui n’empêche pas de garder un style ou une direction générale à son travail. 

Au final, que retenez-vous de ce projet ?
Une collaboration très réussie avec L’Hebdo et Rampazo et, bien sûr, un résultat qui nous plait. C’est toujours intéressant de pouvoir exécuter un travail comme celui-ci, rapidement. On teste certaine idées, on publie et on passe à autre chose. C’est un rythme de travail qui me plaît.
Les missions rapides comme "l’Hebdo" ou l"’Esquire" (qui sera d'ailleurs publiée tout début 2009 avec une quantité énorme de ligature) permettent de changer des travaux de longues haleine (je suis en train de préparer une famille de plus de 100 styles… le B&P, sortie prévue 2010-11).

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